Carman DEPEYRE

Thierry MARTIN

Il y a cent ans jour pour jour, Carman DEPEYRE âgé de 25 ans était porté disparu au cours d’un des tous premiers combats opposant armée française et allemande, au village de Lagarde (57) à environ 50 kms à l’est de Nancy. Il a eu le triste privilège d’être le premier soldat natif et habitant de Bréau victime du conflit sur les 24 figurant sur le Monument aux Morts de la Commune.

Ce qu’on sait de lui
Né le 16 juin 1889 à Bréau, il était le fils d’Alfred Arthur Emile DEPEYRE  et de Délie JEANJEAN. L’extrait de son registre matricule (consultable aux archives départementales à Nîmes) nous dit qu’il avait les cheveux et les sourcils noirs, les yeux châtain foncé, le front « ordinaire », le nez « gros », la bouche « moyenne », le menton « rond » et le visage « ovale ». Il mesurait 1m 60 et son niveau d’instruction générale était de 3 sur une échelle allant de 0 à 5. ( 0 = ne sait ni lire ni écrite – 1 = sait lire – 2 = sait lire et écrire – 3= sait lire, écrire, compter – 4= a obtenu le brevet de l’enseignement primaire – 5= bachelier, licencié etc…).
Il était célibataire et limonadier de profession.

Si vous aviez en votre possession des documents concernant Carman DEPEYRE  et que vous souhaitiez les partager pour nous permettre de compléter cette brève biographie merci de prendre contact  ici : contact@breau-salagosse.fr

Son parcours militaire
Carman DEPEYRE
Au conseil de révision de 1910, il est placé dans la première partie de la liste (apte au service armé) sous le n° 36. Il est incorporé au 61e Régiment d’infanterie (casernement à Aix-en-Provence) pour y effectuer son service militaire à compter du 1er Octobre 1910 (2 ans à l’époque). Il y reste plus d’une année comme soldat de 2ème classe, mais le 8 décembre 1911, il contracte à Aix-en-Provence un engagement de 2 ans et 3 jours au 19e Régiment d’Artillerie de Campagne (19e RAC) caserné à Nîmes. Il y est 2ème canonnier conducteur à compter du 9 décembre 1911. Nommé premier canonnier conducteur le 31 octobre 1912, il est ensuite promu au grade de Brigadier le 10 avril 1913, Brigadier-chef le 25 septembre de la même année puis toujours en 1913 Maréchal des Logis le 1er octobre.

Les circonstances de sa disparition : « l’affaire de LAGARDE »
Le Gal de Castelnau commandant la IIème armée
Le Gal de Castelnau commandant la IIème armée
A la déclaration de guerre, le 19e RAC fait partie de la 30e Division d’infanterie (30e DI) composant avec la 29e DI et diverses autre unités le XVe Corps d’armée, commandé par le Général ESPINASSE , rattaché à le IIe Armée sous le commandement du Général de CASTELNAU.
 
Conformément au plan XVII du Général JOFFRE, l’armée Française se mobilise et se concentre à partir du 2 août 1914. Mobilisation massive des réservistes et transport par voie de chemin de fer précèdent le déploiement le long des frontières franco-belge et franco-allemande sous la protection des troupes de couverture (unités frontalières).

Dans ce cadre le commandant de la IIe armée, le Général de CASTELNAU, préconise d’éviter tout accrochage avant que la concentration du XVe CA ne soit achevée.

En dépit des consignes, le Général LESCOT commandant une Brigade mixte de couverture, décide après plusieurs reconnaissances d’investir le village de LAGARDE qui ne présente aucun intérêt d’ordre stratégique ou même tactique évident. On ignore toujours les motivations de cette opération militaire.

Le 10 août 1914 
Le 3e bataillon du 58e RI (casernements Avignon et Arles) et le 2e bataillon du 40e RI (casernements Nîmes, Alès et Uzès) appuyés par le 1er Groupe du 19e RAC (1ère, 2ème et 3ème batterie) donnent l’assaut au village après un bombardement préparatoire. Les allemands s’étant repliés en hâte, aucune perte n’est à déplorer. Le Général LESCOT peut annoncer que le village a été « enlevé à la baïonnette ». Au cours de la soirée et pendant la nuit, le village est mis en état de défense.

11 août 1914
Dès 3 H du matin les batteries de 75 (1ère et 3ème batteries) rejoignent leurs emplacements sans se mettre en position de tir, personne ne croyant à une contre-attaque allemande.

Vers 9 h 30 les tirs de l’artillerie allemande et l’attaque directe de l’infanterie sur les positions du 19e RAC conduisent à la destruction et la perte quasi totale des pièces d’artillerie et de leurs servants malgré une résistance courageuse et désespérée des artilleurs français. Carman DEPEYRE est tombé au cours de ce combat. Dès 10H 30 tout est fini, les unités du 19e RAC engagées dans cette malheureuse affaire sont anéanties…

Les deux bataillons du 40e et 58e RI dans une situation périlleuse sans soutien d’artillerie désormais, se défendent courageusement, mais décimés et submergés, ils doivent abandonner le village et se replier au prix de pertes très lourdes.

Des pertes sans rapport avec l'interêt de l'opération
Illustration allemande du combat de Lagarde
Illustration allemande du combat de Lagarde
Pour une opération inutile, sans intérêt militaire et même désapprouvée par l’État-Major de la II ème Armée le bilan est lourd. On déplore la perte de 449 soldats tués, 708 blessés, 1035 disparus, sans compter la perte matérielle de 2 batteries de 75 du 19e RAC.
Au 19e RAC on compte 66 tués, 76 disparus.
Au 40e RI on compte 138 tués, 410 blessés, 341 disparus.
Au 58e RI on compte 245 tués, 280 blessés, 587 disparus.
Les allemands ont perdu environ 220 soldats tués.
 
Ces pertes sont l’indice que d’un côté comme de l’autre, on est prêt à engager le combat sans discernement au mépris des vies humaines pour des objectifs dérisoires. Loin d’en tirer une quelconque leçon les États-Majors répèteront jusqu’à la caricature ces engagements terriblement meurtriers durant les mois suivants.

Porté disparu
Carman DEPEYRE
Les restes de 552 soldats français sont inhumés à l’ouest du village de LAGARDE. Ils sont tombés dans la région entre le 10 août et le 15 septembre 1914.

Seuls 1 trompette, 10 soldats, 2 brigadiers, 6 maréchaux des logis, 1 chef pointeur, 1 adjudant-chef et 1 chef d’escadron ont été identifiés pour ce qui concerne le 19e RAC.

Il reste dans la nécropole 320 soldats « inconnus », peut-être que Carman DEPEYRE y repose si loin de ses Cévennes natales. Sa famille a dû attendre le 18 novembre 1920 un jugement du Tribunal du Vigan fixant le décès au 11 août 1914, même si elle avait sans doute perdu tout espoir de le revoir en vie, depuis longtemps.

et après …
Dès que les circonstances désastreuses de l’engagement seront connues, le Général LESCOT sera limogé…

Devant le sanglant échec il faut bien trouver une explication, des coupables… Alors certains officiers se laissent aller à médire sur le rôle et la qualité des troupes engagées. A cet époque où le recrutement est essentiellement régional, l'esprit de corps et les préjugés régionalistes sont très développés, rien de plus aisé que de stigmatiser ou de mettre en doute le courage ou la motivation des soldats originaires d’une région (en l’occurrence le midi provençal) et de lui opposer l’attitude (supposée exemplaire) d’autres régions de France (en l'occurrence de l’Est). Il est possible que l’affaire de Lagarde présente les prémisses de ce qui deviendra quelques semaines plus tard l’affaire du XVe Corps.

Documentation/sources
Pour en savoir plus sur les combats de LAGARDE :
http://www.provence14-18.org/lagarde/
http://lesmidi.canalblog.com/archives/p90-10.html
http://chtimiste.com/batailles1418/combats/lagarde.html
Sources :
Les travaux de Christiane GERBAL – Mémoire sur les  Morts pour la France de Bréau et Salagosse.
Le site : www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr